Elles ont près de 1 300 ans. Pourtant, leurs silhouettes épurées, leurs attitudes et leurs chevaux en mouvement pourraient presque nous faire penser à une illustration contemporaine. Ces petites sculptures en terre cuite de la dynastie Tang ont quelque chose d’étonnant. Des femmes à cheval qui montent comme les hommes, pratiquent le polo et portent parfois même une tenue masculine pour faciliter leurs mouvements. Mais au-delà de ces scènes étonnantes, qu’est-ce qui donne à ces statuettes une impression si moderne ?



Des cavalières qui ont 1 300 ans
C’est d’abord une image qui attire le regard.
Une femme est assise à cheval. Elle est souple, avec une assurance certaine. Son costume tombe en quelques formes simples autour de son corps. Le cheval, lui, semble prêt à partir ou galope déjà.
Rien de particulièrement spectaculaire au premier regard. En dehors du fait que ce n’est pas si simple techniquement. Et pourtant, ces sculptures de la Chine des Tang possèdent une présence indéniable encore aujourd’hui.
Elles ont été réalisées il y a plus d’un millénaire, principalement entre le VIIe et le VIIIe siècle. Plusieurs sont des mingqi, des objets funéraires placés dans les tombes pour accompagner le défunt dans l’au-delà. Le Musée Guimet conserve ainsi une joueuse de polo de la dynastie Tang, réalisée vers 750, en terre cuite rouge engobée et peinte.
Au Metropolitan Museum of Art, plusieurs cavalières Tang sont également conservées, notamment une sculpture en terre cuite recouverte d’une glaçure sancai, caractéristique de cette période.
En quoi ces statuettes équestres sont-elles modernes ?
Une esthétique qui va à l’essentiel
Peut-être est-ce d’abord une question de formes.
Les artistes ne cherchent pas nécessairement à reproduire chaque détail avec un réalisme minutieux. Une silhouette, une posture, un vêtement, quelques lignes peuvent suffire à rendre le personnage immédiatement identifiable.
Le cheval lui-même est souvent traité avec une grande efficacité plastique : le corps est puissant, les jambes sont tendues, l’encolure dessinée par une courbe nette. Dans certaines figurines, l’animal semble presque bondir hors de son socle.
La joueuse de polo du Musée Guimet en est un bel exemple. Le musée souligne la tension du geste de la cavalière, sa concentration et le mouvement fougueux du cheval. Le costume, la coiffure et le harnachement sont eux aussi soigneusement indiqués, sans que l’ensemble perde sa lisibilité.
Cette économie de moyens contribue probablement à notre impression de modernité.
Nous sommes aujourd’hui habitués aux images qui savent suggérer beaucoup avec peu : une silhouette dans une illustration, quelques traits dans une bande dessinée, une ligne qui suffit à indiquer un mouvement.
Devant ces cavalières Tang, notre œil reconnaît quelque chose.
Non pas parce que les artistes Tang auraient cherché à faire « moderne » — cela n’aurait évidemment aucun sens — mais parce que certaines façons de simplifier une forme traversent les siècles.
Quand une ligne suffit à suggérer le mouvement
Cette impression peut aussi nous conduire vers une autre grande tradition artistique chinoise : celle du trait.
La place accordée à la ligne et au geste est ancienne. Dans la peinture chinoise, la ligne a longtemps joué un rôle essentiel pour définir les formes. Le Metropolitan Museum rappelle que l’artiste chinois cherche traditionnellement moins à reproduire uniquement l’apparence extérieure d’un sujet qu’à en saisir l’énergie et l’essence, notamment grâce au pinceau et à l’encre.
La calligraphie a également profondément marqué cette manière de penser le trait : le geste du pinceau, sa direction, son rythme et sa force deviennent eux-mêmes une composante de l’œuvre.
Il y a donc quelque chose d’intéressant à observer dans ces petites sculptures : une forme peut être simplifiée sans perdre sa vitalité.
Et c’est peut-être là que notre regard contemporain peut faire un rapprochement spontané avec le dessin et la bd en particulier.
Des cavalières qui semblent sorties d’une bande dessinée
Il serait évidemment absurde de voir dans ces sculptures des sortes de bandes dessinées avant l’heure.
Mais le rapprochement graphique est amusant.
Dans la bande dessinée comme dans l’illustration, la simplification permet de rendre immédiatement lisibles une attitude, une expression ou un mouvement. Une ligne peut suggérer un bras, une courbe, une jambe, quelques traits la vitesse d’un personnage.
Ces sculptures fonctionnent évidemment selon d’autres codes et dans un autre contexte. Mais elles possèdent parfois cette même capacité à faire beaucoup avec peu.
Une cavalière Tang peut ainsi nous sembler étrangement contemporaine simplement parce que notre œil est habitué à des images qui privilégient la silhouette, le mouvement et la lisibilité du trait.
C’est peut-être aussi ce qui fait leur charme.
Les femmes montaient à cheval comme des hommes
Et c’est peut-être là que nos habitudes de représentation du passé commencent vraiment à être bousculées.
Au VIIe et au VIIIe siècle, des femmes de l’élite Tang pratiquent l’équitation. Des figurines funéraires les représentent à cheval, vêtues de pantalons et de vestes adaptées à cette activité.
Le Walters Art Museum souligne que les femmes de la cour Tang participaient à différentes activités équestres, notamment à une forme de polo.
Et non, elles ne sont pas représentées assises de côté comme le deviendra plus tard la représentation traditionnelle de la cavalière en amazone.
Elles sont à califourchon, comme les hommes.
Certaines portent même des vêtements masculins ou inspirés des tenues équestres d’Asie centrale. Le Musée Cernuschi précise ainsi que sa paire de joueurs de polo comprend une femme vêtue d’une tenue masculine, pratique qui facilitait la pratique de l’équitation.
Et elles jouaient au polo
La découverte est encore plus surprenante.
Le polo était populaire parmi les élites de la dynastie Tang. Le Musée Guimet explique que le jeu, appelé jiqiu en chinois, semble avoir été introduit à la cour Tang dans le contexte des échanges avec le monde persan. Des hommes et des femmes sont représentés en train de le pratiquer dans les figurines funéraires.
La joueuse du Musée Guimet est particulièrement expressive : elle tient son cheval tout en maniant son maillet, tandis que l’animal est représenté dans un mouvement énergique.
Le National Palace Museum conserve également une figurine d’une joueuse de polo Tang en glaçure sancai. La cavalière tient le maillet dans une main et les rênes dans l’autre.
On est assez loin de l’image figée que l’on pourrait avoir d’une femme de la Chine ancienne.
Le cheval, une véritable obsession de l’art Tang
Mais pourquoi retrouve-t-on autant de chevaux dans l’art de cette époque ?
La réponse tient en partie à l’histoire de la dynastie Tang.
Fondée en 618, elle règne sur la Chine jusqu’en 907. C’est une période de puissance, d’expansion territoriale et d’intenses échanges avec l’Asie centrale. Le cheval est alors bien plus qu’un simple animal de promenade.
Il est associé à la guerre, au pouvoir, au prestige et aux échanges avec les régions occidentales de l’empire.
Les Tang accordent notamment une grande valeur aux chevaux venus d’Asie centrale. Le Metropolitan Museum souligne leur importance dans l’art de la période et rappelle que certains chevaux recherchés provenaient notamment de la région de Ferghana.
Cela explique en partie la place extraordinaire qu’occupe le cheval dans les sculptures funéraires Tang.
Mais les chevaux ne sont pas seulement représentés avec des soldats.
Ils portent aussi des femmes.
L’art n’avance pas toujours en ligne droite
C’est peut-être ce que ces petites cavalières racontent de plus intéressant.
Elles ne sont pas « modernes » parce que les artistes Tang auraient anticipé notre époque. Elles appartiennent pleinement à leur temps, à leur société et à leur culture.
Mais une œuvre peut traverser les siècles et continuer à nous surprendre.
Une femme à cheval modelée dans la terre il y a près de 1 300 ans peut nous faire penser à une illustration contemporaine. Une silhouette ancienne peut nous rappeler une bande dessinée. Un geste sculpté peut nous faire réfléchir à la puissance d’une simple ligne.
L’art ne suit pas toujours la ligne du temps.
Il arrive qu’une œuvre ancienne nous parle précisément parce que notre regard y reconnaît quelque chose qui n’a, au fond, pas d’âge : le mouvement, l’élégance, la force d’une silhouette ou le plaisir très simple de voir une forme prendre vie.
Et peut-être est-ce pour cela que ces cavalières Tang me plaisent autant.
Elles viennent de très loin mais elles semblent proches.





