L’échec, la nouvelle réussite

Vous avez vu sur Instagram ?

C’est parti pour la série : « Tout le monde montre ses succès, alors je vais parler de mes échecs. »

J’en ai surtout vu passer chez des jeunes. Et, évidemment, avec en arrière-plan des photos ridiculement glamour. L’échec ressemble plus à un prétexte qu’à un vrai sujet.

« Mais je ne suis pas qu’une plastique parfaite ! » semblent-ils vouloir nous dire.

Non. Comme tout le monde, moi aussi j’ai échoué. Et ça tombe bien : en ce moment, l’échec est tendance.

Enfin… il était tendance.

Parce que sur les réseaux sociaux, une tendance a une espérance de vie assez courte. Il y a encore quelques semaines, il fallait montrer ses réussites. Maintenant, il faut montrer ses échecs. Dans un mois, nous aurons probablement trouvé autre chose.

Après la réussite, l’échec

Pendant longtemps, les réseaux sociaux ont ressemblé à une gigantesque vitrine où s’étalaient des vies idéalisées. On y annonçait les promotions, les nouveaux projets, les voyages, les créations d’entreprise, les réussites scolaires, les changements de vie.

On était toujours au top. Aujourd’hui, l’image propre se fissure.

À force de voir des vies extraordinaires défiler dans notre téléphone, avons-nous commencé à nous lasser de la perfection ?

Alors les codes commencent doucement à changer.

On voit des personnes qui ne correspondent pas aux canons de beauté habituels. Des jeunes filles qui reviennent au tout naturel. L’essentiel étant de créer un maximum de contraste. C’est tout ou tout, dans les deux camps. Il n’y a pas de place pour la tiédeur. 

Montrer ses failles est devenu une façon de paraître plus authentique. Dire qu’on doute, dire qu’on s’est trompé, raconter qu’un projet n’a pas fonctionné, parler d’un licenciement ou d’une reconversion ratée. 

L’intention est plutôt sympathique : arrêter de faire croire que tout est facile et que vous êtes seul.e à vous battre avec la vie.

Mais évidemment, les réseaux sociaux ont leur logique propre.

Et même l’échec finit par devenir un contenu comme un autre.

L’échec, ça fait vendre

Il faut reconnaître que l’échec a un avantage sur la réussite : il nous rapproche.

La réussite des autres peut nous impressionner. Leur échec nous rassure, les rend plus humains.

Quelqu’un qui explique qu’il a lancé son entreprise et qu’elle a très bien marché nous intéresse peut-être. Mais on se dit que ce n’est pas pour nous.

Quelqu’un qui raconte qu’il a lancé son entreprise, perdu beaucoup d’argent et passé six mois à se demander ce qu’il allait faire ensuite retient davantage notre attention.  Parce qu’il y a une histoire, avec des péripéties, et parce qu’on peut s’y reconnaître.

L’échec permet de construire un récit particulièrement efficace :

j’ai essayé → j’ai échoué → j’ai compris pourquoi → j’ai rebondi.

Et nous voilà revenus à la réussite.

Car l’échec qui nous intéresse sur les réseaux sociaux est rarement l’échec pour l’échec.

Il faut généralement qu’il débouche sur quelque chose : une leçon, une prise de conscience, une nouvelle orientation, un succès futur.

L’échec n’est donc plus vraiment l’opposé de la réussite. Il en devient une étape.

La grande leçon de l’échec

Cette idée n’est d’ailleurs pas nouvelle.

Dans la culture entrepreneuriale américaine, l’échec est depuis longtemps présenté comme une expérience utile. On tombe, on apprend, on recommence avec davantage de connaissances.

C’est une vision plutôt séduisante. Et elle a une part de vérité, comme l’enfant qui fait ses premiers pas. 

Certaines erreurs nous apprennent énormément. Certaines portes qui se ferment nous obligent à prendre un chemin que nous n’aurions jamais envisagé.

Pourvu qu’on soit suffisamment fort pour ça. Suffisamment entouré, suffisamment rassuré.

Et si certains échecs étaient simplement des échecs ?

Et si nous n’étions pas obligés de devenir plus forts, plus sages, plus expérimentés et accessoirement meilleurs après chaque catastrophe ?

On peut rater quelque chose et ne rien en faire, juste passer à autre chose.

On peut être déçu, en avoir marre, ne pas savoir quoi faire ensuite.

Et ce n’est pas grave. Il faut parfois plusieurs années avant de comprendre ce que l’on a pu tirer d’un échec. 

Quand l’échec devient du personal branding

C’est peut-être là que se trouve le paradoxe.

Nous avons voulu davantage d’authenticité sur les réseaux sociaux.

Mais nous continuons à raconter notre vie dans un but précis : intéresser, être regardés, appréciés, suivis, recrutés… des raisons très variées.

On pourrait prendre l’exemple de Francis Lelong, cofondateur de Sarenza, évincé de sa propre entreprise par ses associés. Des années plus tard, son histoire est devenue celle d’un entrepreneur qui a connu l’échec avant de rebondir. Même l’échec, surtout l’échec, peut donc finir par avoir son storytelling.

Même l’intime devient potentiellement du contenu. Et l’échec n’échappe pas à la règle. Il peut même devenir un excellent outil de personal branding.

Regardez comme je suis transparent, regardez comme j’ai été vulnérable, regardez comment j’ai su rebondir.

Regardez comme mon échec fait finalement de moi quelqu’un de formidable, à la fois humble et héroïque.

Et voilà comment nous pouvons transformer une expérience négative en démonstration de valeur. Ce n’est pas forcément hypocrite. La personne peut parfaitement être sincère. C’est simplement que nous avons appris à raconter nos vies comme des histoires.

Quelle sera la prochaine tendance ?

A votre avis ?

Imaginez : la tendance « c’est ma vie privée ».

Je ne raconte plus rien, j’enlève les noms, Je porte un masque, je ne me montre plus.

Non, vraiment, je ne suis peut-être pas très douée pour annoncer les prochaines tendances ! C’est mon échec à moi.

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