À quoi bon faire des études si l’IA nous donne toutes les réponses ?

L’intelligence artificielle peut déjà répondre à de nombreuses questions, résoudre des problèmes et nous assister dans notre travail. Mais si elle prend progressivement en charge une partie des tâches qui mobilisent nos connaissances et notre réflexion, quel intérêt reste-t-il à apprendre et à réfléchir ?

J’ai entendu Luc Ferry parler des métiers qui changent à cause de l’intelligence artificielle. « L’IA peut nous asservir », nous prévient-il. On nous assène souvent que l’IA est notre assistant et qu’elle ne pense pas à notre place. Pourtant, certains métiers pourraient être profondément transformés par son développement.

Le mathématicien Sébastien Bubeck, spécialiste de l’intelligence artificielle, a lui-même déclaré que son métier était « fichu ». C’est assez vertigineux quand on sait qu’il s’agit d’un métier que l’on peut exercer avec passion. Car, en mathématiques comme dans beaucoup d’autres domaines, l’intérêt n’est pas seulement dans le résultat : il est dans la recherche. Chercher une solution, formuler des hypothèses, essayer, se tromper, recommencer, comprendre progressivement un problème : tout cela fait partie de l’activité.

Si l’IA vous donne le résultat sans que vous ayez besoin de chercher, elle vous fait certes gagner du temps. Mais elle peut aussi vous enlever une partie de ce qui rendait votre activité intéressante. Et si ce que vous aimiez dans votre métier était justement de chercher, vous pouvez finir par ne plus avoir envie de vous lever le matin.

L’efficacité est-elle vraiment le but ?

C’est là que je trouve que nous oublions quelque chose dans notre manière de parler de l’intelligence artificielle. On nous promet davantage d’efficacité : faire plus vite, automatiser certaines tâches, gagner du temps.

Mais l’évolution doit-elle forcément aller dans le sens de l’efficacité plutôt que dans celui de l’humanité ?

C’est d’ailleurs une autre question : qu’est-ce que nous englobons exactement dans le mot « efficacité » ? Faire davantage de choses en moins de temps ? Produire plus ? Et si ce temps gagné est immédiatement utilisé pour travailler sur autre chose, avons-nous réellement gagné quelque chose ?

Car même lorsque l’IA ne fait que nous « assister », elle nous permet d’aller plus vite. Mais que faisons-nous de ce temps gagné ? Nous travaillons sur une autre tâche, puis une autre encore. Nous nous trouvons de nouvelles choses à faire.

Comme un ouvrier qui travaille à la chaîne, avec simplement une chaîne qui va de plus en plus vite et un produit final oublié.

Notre cerveau a besoin de fonctionner

Nous avons besoin de cette richesse de réflexion et d’apprentissage pour notre bien-être personnel. Il n’y a pas que le sport qui nous fait du bien. Notre cerveau a lui aussi besoin de fonctionner, de réfléchir, de chercher.

Nous sommes constamment en activité mentale. Alors, si nous ne lui donnons plus suffisamment de matière à réfléchir, que se passe-t-il ? Je l’imagine comme une souris qui court dans une roue : elle s’agite, elle dépense de l’énergie, mais elle ne va nulle part.

Cela peut-il contribuer à expliquer certaines situations que nous connaissons aujourd’hui : le manque de sens au travail, la démotivation, l’envie de changer de métier ou de se reconvertir ? Nous cherchons peut-être simplement des activités dans lesquelles nous pouvons à nouveau réfléchir, apprendre et avoir le sentiment de progresser.

Et si les entreprises utilisaient l’IA autrement ?

Cette réflexion concerne aussi directement les chefs d’entreprise. Car l’IA peut être utilisée de différentes manières.

On peut s’en servir pour faciliter certaines tâches, soulager les salariés d’un travail répétitif ou leur permettre de consacrer davantage de temps à ce qui demande réellement de la réflexion. Mais on peut aussi s’en servir pour demander toujours plus aux employés, augmenter les cadences et supprimer certains postes.

Dans ce cas, le gain d’efficacité profite-t-il réellement à l’être humain ?

La question mérite d’être posée. Lorsqu’une entreprise gagne du temps grâce à l’IA, pourquoi ce gain devrait-il forcément se traduire par davantage de travail ?

Il faudrait peut-être réfléchir à ce que l’on cherche réellement à améliorer. La productivité ? Les résultats financiers ? Le confort de travail ? La qualité du travail ? Le bien-être des salariés ?

Et surtout : comment réglementer ces nouveaux usages ?

Les innovations doivent être à notre service et pas l’inverse

L’IA est pourtant très utile dans certains domaines. La médecine en est un bon exemple : lorsqu’elle permet d’aider les professionnels, d’analyser des données ou de contribuer grandement à la recherche, son intérêt paraît assez évident.

Le problème n’est donc pas l’intelligence artificielle en elle-même. Les innovations doivent être à notre service, et non l’inverse.

Dans certains domaines, elle peut nous débarrasser de tâches répétitives et nous permettre de consacrer notre énergie à des activités plus intéressantes. Cela pourrait se passer ainsi. Mais est-ce le cas ? J’en doute.

Nous pouvons alors être plus efficaces sur le moment, tout en ayant, au bout de la journée, l’impression d’avoir simplement enchaîné des tâches.

Faire plus vite n’est pas nécessairement vivre mieux. Nous avons aussi besoin de prendre le temps de réfléchir, d’apprendre, de chercher et de trouver du sens dans ce que nous faisons.

L’intelligence artificielle devrait nous aider à mieux vivre et non à faire tourner la chaîne plus vite.

En réalité, ma question est : quel est l’objectif principal de l’humanité ?

Je ne veux pas être alarmiste. J’espère simplement que nous allons retrouver un équilibre et que nous nous demanderons ce que nous voulons réellement faire de ces innovations.

L’IA peut nous aider à faire mieux et plus vite. Mais cela ne doit pas nous pousser à travailler davantage.

On marche sur la tête actuellement.

Allez, soyons optimistes. C’est juste une question de temps pour retomber sur nos pieds.

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